mercredi 2 juillet 2014

La lettre d’amour et d’adieu

(Le billet de Loup Rebel)
L’histoire se déroule dans le monde intemporel des étudiants, peu après le dénouement du printemps vers les longues soirées de l’été 1972. Dès notre première rencontre, Vanessa me prit la main pour me dire à l’oreille : viens chez moi, j’habite chez ma copine. 
Elles étaient éblouissantes, toutes les deux, à peine plus jeunes que moi. Leur amour m’a instantanément touché, il semblait idyllique, presque irréel. Quelques semaines plus tard, tandis que j’attendais sur le palier du loft de sa copine, la porte s’ouvrit sur Amanda en larme. Ses sanglots raisonnaient jusqu’à se perdre dans le tumulte des soirées d’été du Quartier Latin. Vanessa nous avait quittés, elle et moi. Amanda me tendit la lettre :

Ma très chère Amanda,

Mon amour pour toi est infini,
mais je veux en finir, car il est sans espoir. 

Je suis habitée ce matin par un inconsolable chagrin.

De nous deux,
l'une parle d'une histoire d'amour,
l'autre dit avoir vécu une histoire de haine,
jalonnée par les affres de la jalousie et ses suspicions.
Il s'agit pourtant d'une seule et même histoire.

Un mur d'incompréhension s’est érigé au fil du temps.

Fuir ce mur est devenu ma dernière et ultime obsession,
échapper au silence en réponse à mes paroles sans écho,
fuir vers la profondeur intense du silence de la nuit éternelle.

Le billet pour ce dernier voyage est un « aller simple ».
Voyage vers la paix absolue de la nuit éternelle, sans étoile.
Un voyage sans retour.

Les scénarios fantasques de tes films intérieurs
ont remplacé la réalité,
et la haine a remplacé l'amour.

Tu vis où ?

M’as-tu dit ce matin devant ton bol de café.
Ces trois mots ont achevé d'anéantir les derniers fils du lien
qui maintenaient encore un sens à ma vie près de toi.

Oui, je vis chez toi.
Merci de me le rappeler.
Je vis chez toi,
comme tu me l'as demandé.

Je vis chez toi encore,
Tu me l'as encore redemandé
il n'y a pas si longtemps.

Tu me l'as toujours demandé
avec toute la force de ton amour.
Comment aurais-je pu te le refuser,
puisque mon cœur s'est toujours
consumé pour toi.

Pour toi seule.
Ne t'en souviens-tu pas ?
Tu voulais vivre « avec » moi.
Je voulais vivre « avec » toi.

Aujourd'hui, dans ton cœur,
la haine a remplacé l'amour,
et tu me reproches de vivre près de toi,
chez toi.
Pardon de vivre chez toi.

Pardon pour tout,
pardon d'avoir contrarié tes projets,
pardon de m’être opposé à ton désir
de quitter ce monde il y a sept ans,
à cause d'une autre avant moi.

Pardon d'encombrer ta vie.
Aujourd’hui c’est à mon tour
de vouloir quitter ce monde.

Pardon aussi pour tout ce que j'ignore des souffrances
que tu t'es infligées à cause de moi,
après celles que tu avais déjà traversées
à cause de cette autre avant moi.

Tu dis avoir honte de notre histoire ?

Alors il faut aussi que je te demande pardon d'exister,
pardon d'être la cause qui t'étouffe du bâillon que tu t'es mis
pour t'empêcher de dire ta souffrance à personne.

Ce bâillon qui t'enferme dans un douloureux silence,
ce bâillon pour cacher ton sentiment de honte,
reflet de ton orgueil blessé
par ton homosexualité non assumée,
pardon d'en être la cause à tes yeux.

La femme qui m'a donné la vie à contrecœur
m'a confessé avant son grand départ pour la nuit éternelle
ses regrets de n'avoir pu me donner son amour de mère
avant que l'enfant que j'avais été
ne fût brisé par cette absence.

Toi qui m'as donné ton amour de Femme,
tu vis aujourd'hui dans le regret de m'avoir trop aimée.

Tu éprouves un sentiment douloureux
de ne pas avoir été payée en retour,
à la hauteur de ce que tu m'as donné de toi.

Pardon pour mon ingratitude qui n'a pas compris
ni pris en compte cette dette envers toi,
alors que cela aurait été « la moindre des choses » à tes yeux.

Pardon, enfin, de n'avoir
ni honte ni regrets pour tout ça,
bien au contraire de toi,
car à nous deux réunis,
notre mémoire sélective a tout enregistré.
Mais toi et moi avons enregistré
deux parties différentes de notre histoire.

Ma tristesse vient de l'amour
que je te porte comme au premier jour,
la tienne vient de la haine
qui a ravagé l'amour que tu partageais hier.

Ton flacon est à moitié vide,
Le mien est à moitié plein.
Les deux réunis 
pourraient en faire un seul entièrement plein,
à partager jusqu'à plus soif.

Nous avons vécu chacun la moitié
d'une même histoire,
une histoire partagée,
une vie commune partagée
en deux moitiés d'histoire,
une histoire qui se transforme
en deux histoires.

L'amour donne vie,
la haine la reprend.

Il n'y a pas de vainqueur.

Il n'y a pas de vain cœur.

La haine peut prendre la vie,
l'amour peut la rendre.

Plus tard dans la soirée, nous entendîmes la voix sans émotion du transistor jamais éteint égrener les infos sur les ondes de Fip radio : "le Quai des Orfèvres est fermé à la circulation entre le Pont Neuf et le Pont St Michel ; le corps d’une inconnue a été repêché dans la Seine..."

Elle l'a donc fait, en dépit de notre espoir qu'elle n’irait pas jusqu'au bout de ses mots.
Amanda n’a pas supporté. Pour elle tout était ma faute. Elle m’accusait des sentiments amoureux qu’éprouvait pour moi Vanessa, à l’origine de leurs querelles de couple depuis notre rencontre. Je ne l’ai jamais revue, mais chaque fois que je lis le poème de Vanessa, l’image intacte de leurs visages s’affichent sur les écrans de ma mémoire. Chaque fois, ce pincement au cœur que nous inflige le souvenir d’un merveilleux malheur* est au rendez-vous de mes émotions.  

Ce récit imaginaire met en exergue le célèbre aphorisme du couple impossible aux prises avec le paradoxe qui oppose la déception et l’attachement : « vivre ensemble nous tue, nous séparer serait mortel ». En lien avec ce aphorisme, toute ressemblance avec des personnages de la réalité ne serait pas une coïncidence…

*Un merveilleux malheur, en référence à l’ouvrage de Boris Cyrulnyk
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Loup
Loup Rebel

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