mercredi 11 janvier 2017

Karl Marx et Jacques Lacan... De la psychanalyse subversive au passage à l'acte révolutionnaire 


(Le billet de Loup Rebel)
Marx et Engels ont entrouvert la porte
qui mène de la subversion à la révolution.

Lacan, lui, a ouvert le passage du subversif,
de l’acte analytique à l’acte révolutionnaire.


Comment distinguer une subversion d’une révolution ?
La subversion, c'est aller au-delà des apparences, c’est entendre une autre version des faits racontés : la "sub"-"version", c'est-à-dire ce qui se cache sous ce qui est dit ou montré.

La psychanalyse, par essence, est subversive, car elle donne à voir et à entendre une autre version que celle de la conscience. Elle donne la parole à l'inconscient, dissimulé sous la surface des mots et des actes. C'est la "sub"-"version" de nos actes et de nos paroles.

La subversion pousse irrésistiblement vers la révolution, quand la prise de conscience provoque un bouleversement de l'ordre établi dans les croyances du sujet, une révolution intérieure qui lui donne une nouvelle lucidité sur le réel extérieur, cause de sa servitude et de sa double aliénation :
  • Aliénation à une autorité arbitraire contraignante et illégitime. 
  • Aliénation de son désir, refoulé au tréfonds de son inconscient.
Sur le chemin vers sa liberté, si elle existe, l'individu qui rencontre la psychanalyse et s'y engage prend le risque de la trouver. L'acte analytique fera voler en éclat ses croyances conservatrices qui le rassuraient jusque là, pour les transformer en de nouvelles convictions subversives.

Cette lucidité permet d'entendre, derrière la version "officielle" de chaque discours politique, la version officieuse, c'est à dire la "sub"-"version".
C'est ainsi, par exemple, que sont décernés des prix Nobel de la paix aux plus grands artisans de la guerre, le discours officiel les présentant comme des artisans de la paix.
Ce qui est un comble, quand on sait qu'en 2016 les États-Unis ont largué dans le monde 26.171 bombes, et 23.144 en 2015. Ce qui fait du prix Nobel de la paix le champion su monde de la guerre.

La question :
Y a-t-il une relation entre la révolte des masses voulue par le marxisme et la subversion du sujet à laquelle conduit la psychanalyse ?
Toute la difficulté est de donner une valeur à ce qui sort du champ de la mesure et du calcul :
  • le travail de l'ouvrier pour Marx 
  • le désir du sujet pour Lacan.
Silvia Lippi et Patrick Landman ont tenté de répondre à cette question, dans un ouvrage publié aux Éditions Érès en 2013 :

L’acte révolutionnaire de Marx
C’est à partir de la dialectique du maître et de l’esclave, lutte de pur prestige, que se lit l’argument premier de Marx. L’interdépendance de l’esclave et du maître, l’un ayant besoin de l’autre pour être reconnu, engendre une lutte pour que l’autre le reconnaisse, et s’ensuit comme effet une forme d’aliénation au désir de l’autre. La lutte des classes s’ordonne autour de ce désir de reconnaissance, que la valeur objective du travail ne suffit pas à satisfaire.

La raison tient au fait que si le travail fourni par un ouvrier suffisait à le qualifier, eh bien il n’y aurait pas de nécessité de lutte. Chaque quantum de travail serait payé à sa juste valeur. Mais justement, la valeur n’est pas qu’objective. En cela, Marx est amené à distinguer deux valeurs : la valeur d’usage et la valeur d’échange.

La valeur d’usage est la valeur concrète, objective de la marchandise : il coûte tant d’heures de travail pour produire un bien de première nécessité, telle la baguette du boulanger, et dont le prix devrait correspondre à ces heures de travail.

Une seconde donnée intervient, la valeur d’échange. Pour Marx cette valeur d'échange est abstraite. Pour lui, elle résulterait d'une plus-value appliquée à la valeur d'usage. Cette plus-value correspondrait à la force de travail impliquée dans la production d’un bien et qui serait propre à l’être humain, par exemple sa motivation, ses facultés intellectuelles.

La loi du marché et sa falsification
En réalité, pour les maîtres du Capital, la valeur d'échange est tout autre, et elle est très concrète, car elle est déterminée par la loi du marché, loi de l'offre et la demande. Cette loi semble avoir échappé à Marx dans son raisonnement, tandis qu'elle est le fondement de l'enrichissement des maîtres du Capital.
Ces gangsters sont d'ailleurs allés encore plus loin, pour organiser un racket à l'échelle mondiale : au XXe siècle, une science a été créée pour falsifier cette loi. C'est le marketing, et son corolaire, la publicité, pudiquement appelée science de la communication, qu'il faut traduire par science de la manipulation... Les meilleurs experts sont passés par Harvard ou HEC. Ils sont formés pour détourner, via la publicité, les désirs inconscients des consommateurs vers des produits inutiles.

Quant à la valeur d'échange, elle n'est plus fixée par la loi de l'offre et de la demande, mais calculée par les experts de cette nouvelle science selon une méthode qui consiste faire des enquêtes auprès des populations pour déterminée le prix que le consommateur est prêt à payer pour acheter le produit.

L'erreur de Marx est ici, car cette plus-value n'est plus récupérable par l'ouvrier comme il le prônait, puisqu'elle est confisquée par le Capital et les marchés.

L’acte révolutionnaire de Lacan
Lacan revisite Freud qui avait fondé la psychanalyse sur une conception du sujet reposant sur la certitude de l’inconscient, une authentique révolution, solidaire d’une conception nouvelle du sujet, non plus sujet seulement de la science, mais sujet divisé par le désir inconscient.

Aveugles face à notre inconscient que nous ne voyons pas, nous sommes comme la chauve-souris dans la lumière face au réel qu'elle ne peut voir.
Cet invisible à nos yeux, c'est notre inconscient, pourtant bien "réel"...

Lacan pose là un autre acte de fondement théorique concernant le sujet et qui répond à une conception de l’inconscient en tant qu’inconscient "réel". Le sujet est alors le produit causé par un réel qui lui est propre, c’est-à-dire que dans son rapport singulier à la jouissance, ce réel de sa jouissance lui est soustrait (c'est là l'origine de la frustration, expérience que chacun connaît).

À partir de la plus-value de Marx, Lacan forge le concept superposable de plus-de-jouir. Le pas de plus qu’il fait consiste à dévoiler la vérité issue de la plus-value : la plus-value (marxienne) recouvre une béance, cette béance que Lacan nomme alors manque-à-jouir (une autre façon de nommer la frustration). La plus-value est conçue comme un objet, l'objet petit a défini par Lacan, et en tant que tel, extérieur au sujet et qui vient non seulement le causer, mais aussi le diviser. Le sujet devient un pur moment d’advenu, pris entre existence et non-existence, entre sens et hors sens, conformément à une conception de l’inconscient pulsatile, entre fermeture et ouverture.

L’apport de Lacan dans sa conception du sujet, ce n’est pas qu’une nouvelle subversion de l’inconscient, même si ce fait est indéniable, mais c’est d’avoir concep­tualisé, au travers de l’objet (petit a), le réel du sujet. Lacan a fait du signifiant, qui pousse au langage, un discours plongé dans le réel. C’est expres­sément sur l’erreur de Marx que Lacan fonde son concept du discours réel, assimilable à un objet réel (petit a).

L’erreur de Marx consistait à croire que l’ouvrier pourrait récupérer la plus-value, à refuser qu’elle soit une cause foncièrement perdue. La psychanalyse lacanienne, elle, doit permettre qu’on puisse désirer, désirer sans s’attacher à un objet plus-de-jouir, désirer en pure perte.

L’acte révolutionnaire de Lacan est concomitant à une conception nouvelle du sujet. Le sujet, chez Lacan, est fondé sur le sujet de l’inconscient "réel", divisé entre un "réel-cause" et un "désir-sans-objet". Cette coupure épistémologique conduit à une révolution dans la civilisation : c’est l’avènement d’un siècle lacanien. Nous sommes nombreux à le penser, Élisabeth Roudinesco l’a écrit : Le XXe siècle était freudien, le XXIe siècle est d’ores et déjà lacanien.

Reste à l’Histoire de nommer ce réel (petit a) que Lacan nous a transmis, mais qui d’ores et déjà nous propulse bel et bien au cœur d’une révolution.

[...]
L’acte révolutionnaire est solidaire, dépendant d’une conception inédite du sujet. Le réel en jeu pour un homme, c’est-à-dire son caractère singulier qui ne vaut que pour un, trouve un destin universel, un savoir qui vaudra pour tous. C’est ce passage de la vérité toujours singulière au savoir du réel qui fait révolution : le réel dialectisé entre savoir et vérité devient une figure du destin qui vaut pour une époque.

Descartes fonde la science sur la certitude du sujet, Freud fonde la psychanalyse sur la certitude de l’inconscient, Marx le capitalisme sur la plus-value, et Lacan sur l’éthique d’un savoir-faire avec le réel (petit a).
[...]
Comme l’ont montré Descartes, Freud, Marx et Lacan, une révolution, plus qu’une subversion, suppose qu’un acte révolutionnaire permette un franchissement de la structure d’une époque pour passer à une autre structure de discours, alors inédite.

Ainsi, le désir de l’analyste est une chauve-souris qui n’a pas idée de faire la révolution, de se prendre pour Batman, mais qui aime et travaille tranquillement… dans sa grotte. Si par un heureux hasard, il y avait révolution, aveugle de naissance, elle n’en saurait rien de la part qu’elle a pu jouer.

La psychanalyse lacanienne, de par son orientation tournée vers la passion du réel, est sans doute une voie qui aujourd’hui pourrait permettre à tous les Batman de recouvrer la vue. Et de retrouver aussi cette parole qui, dans les flammes du péché de non-dit, s’est évanouie de la réalité. Ces cendres déversées dans l’inconscient entachent le cœur meurtri de Batman. Désormais, cette odeur froide et dérangeante des cendres commémore le réel du symptôme de notre homme chauve-souris.
À se révéler à sa conscience, Batman, sur le divan, pourrait récupérer ce qui en reste, ce petit bout réel de lettres assemblées en mots, ce "petit a" qui lui est à la fois extérieur et qui le concerne au joint le plus intime de son être, ce "petit a" qui lui est "extime".

Sans doute est-ce dans ce que Batman fera de ce "petit a", que l’avenir de Gotham City, noyée dans les flots du capitalisme, pourra se relever. Certainement. Mais auparavant, Batman devra d’abord se sortir des foudres du réel qui se sont abattues sur lui, l’homme de tous les biens, riche, reconnu, célébré, fort, beau… Il devra assumer sa castration, autrement dit faire de cette perte la perte qui traverse tout amour, et rendre le deuil possible.

Alors peut-être verrons-nous l’avènement d’une nouvelle époque, avec un Batman analyste contemporain, une cité dans laquelle œuvreront dans l’ombre du jour une communauté de chauve-souris.


Une véritable révolution, ce serait la transformation du plomb de "petit a" en l’or d’une nouvelle ère, une ère qui met en jeu la dignité politique de l’humain, sous les auspices d’une beauté égarante, celle de la chauve-souris.

Source :
Le texte présenté ici est inspiré du livre de Silvia Lippi et Patrick Landman :


Loup
Loup Rebel
Loup Rebel

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