En acceptant de désigner ses maîtres,
l’électeur répond-il à la définition grecque de l’idiot ?
Dans la Grèce antique, le terme "idiots" (ἰδιώτης, idiôtês) était utilisé pour décrire un citoyen qui est resté en dehors de la vie publique, quelqu'un qui ne participait pas aux affaires politiques ou sociales de la ville. Ce citoyen a été considéré comme quelqu'un qui ne se souciait que de ses propres intérêts privés, et non de contribuer à la société. Ainsi, le terme "idiot" désigne initialement une personne ordinaire ou privée, par opposition à quelqu'un qui était "public" ou actif dans les affaires publiques.(1)
Ce mot, idiôtês, ne signifiait pas "imbécile". Il désignait l’homme privé, celui qui restait en dehors de la chose publique, celui qui s’occupait de ses affaires personnelles et laissait à d’autres le soin de gouverner la cité.
Le mot a changé de sens. Mais peut-être pas autant qu’on le croit.
Car que fait aujourd’hui celui qui se prétend citoyen, mais qui accepte de confier à d’autres le soin de décider de tout ce qui concerne la vie collective ?
Il vote.
Et précisément, c’est là que commence le paradoxe.
On lui présente le vote comme l’expression suprême de sa liberté politique. On lui dit : « Tu es libre. Tu choisis tes dirigeants. Tu choisis donc ton destin. »
Mais que choisit-il réellement ?
Il choisit celui à qui il remettra, pour plusieurs années, le pouvoir de décider à sa place.
Il ne choisit pas les lois. Il choisit ceux qui les feront.
Il ne décide pas de l’impôt. Il choisit ceux qui décideront de l’impôt.
Il ne décide pas des dépenses publiques, des guerres, des traités, des restrictions, des réformes ou des règles auxquelles il sera soumis. Il choisit ceux qui auront le pouvoir de les décider.
Et après avoir déposé son bulletin dans l’urne, il retourne à ses affaires.
Le citoyen a voté.
Le maître peut gouverner.
Voilà peut-être la forme la plus raffinée de la dépossession politique : faire participer celui qui abandonne son pouvoir au rituel même par lequel il l’abandonne.
Le paradoxe est redoutable. On ne lui demande pas de renoncer à sa liberté. On lui demande de choisir celui qui l’exercera en son nom.
Et l’on appelle ça "démocratie".
Bien sûr, gouverner une société complexe exige des mécanismes de représentation.
Personne ne peut passer ses journées à délibérer sur chaque loi, chaque budget ou chaque décision administrative.
La délégation peut donc être une nécessité pratique.
Mais la délégation n’est pas nécessairement l’abdication.
Déléguer signifie confier une fonction à quelqu’un tout en conservant la capacité de le surveiller, de le contester et, si nécessaire, de lui retirer sa confiance.
Abdiquer, c’est autre chose.
C’est dire : « Je ne veux pas m’occuper de la chose publique. Qu’ils s’en occupent à ma place. »
C’est précisément ici que l’idiôtês réapparaît.
Non pas comme un homme stupide.
Comme un homme qui se retire.
Comme un homme qui considère que la politique est l’affaire des politiciens, que les décisions appartiennent aux gouvernants, que la contestation appartient aux militants et que lui peut retourner tranquillement à ses affaires.
Il paiera ses impôts, respectera les lois et, tous les quatre ou cinq ans, accomplira son devoir électoral.
Puis il recommencera à vivre comme si la cité appartenait aux autres.
Mais le pouvoir n’est jamais laissé vacant.
Lorsque le citoyen ne l’exerce pas, quelqu’un d’autre l’exerce.
C’est la mécanique élémentaire du pouvoir.
Le problème n’est donc pas seulement que certains gouvernants puissent vouloir gouverner davantage. Le problème est aussi que certains gouvernés puissent vouloir gouverner moins.
Car il existe une étrange servitude volontaire qui ne ressemble pas à la servitude.
Le maître moderne n’a pas besoin de venir chercher son pouvoir chez son sujet.
Le sujet vient le lui apporter.
Il choisit son maître parmi plusieurs candidats, glisse son nom dans une urne, puis retourne chez lui avec le sentiment d’avoir exercé sa liberté.
Et lorsque le maître gouverne contrairement à ses attentes, le sujet proteste :
« Mais je n’ai pas voté pour ça ! »
Comme si le problème était seulement le résultat du vote.
Comme si remettre son pouvoir à quelqu’un ne signifiait pas accepter qu’il puisse l’utiliser selon ses propres décisions.
Comme si la liberté consistait à choisir celui qui décidera.
C’est là que l’étymologie de idiôtês devient une arme critique.
L’idiot politique n’est pas nécessairement celui qui ne comprend rien.
C’est celui qui renonce à comprendre ce qui est fait en son nom.
Ce n’est pas celui qui ne parle jamais de politique.
C’est celui qui considère que parler suffit.
Ce n’est pas celui qui ne vote pas.
C’est celui qui croit que voter le dispense de participer.
Il peut connaître parfaitement le prix de son loyer, de son essence ou de son panier de courses et ignorer totalement les mécanismes par lesquels les décisions collectives déterminent précisément ces choses.
Il peut passer des heures à choisir son téléphone, sa voiture ou ses vacances et quelques secondes à choisir ceux auxquels il confiera le pouvoir politique.
Puis il s’étonne que d’autres décident de sa vie.
Voilà le véritable paradoxe.
Nous avons construit des sociétés dans lesquelles l’homme est juridiquement libre, politiquement souverain et pratiquement tenté de déléguer sa souveraineté à ceux qui prétendent parler en son nom.
Le citoyen moderne n'est donc pas forcément privé de pouvoir.
Il peut être privé de l'habitude de s'en servir.
Et c’est peut-être là que se trouve la forme la plus subtile de l’idiôtês : non pas être exclu de la cité, mais s’en exclure soi-même.
L’élection ne devrait pas être le moment où le citoyen remet les clés de la cité à quelqu’un d’autre.
Elle devrait être le moment où il choisit ceux auxquels il confie temporairement certaines fonctions, tout en restant politiquement présent, vigilant et capable de reprendre la parole.
Car un représentant n’est pas un maître.
Un élu n’est pas un propriétaire du pouvoir.
Et un citoyen n’est pas un sujet.
Le jour où le citoyen cesse de considérer le pouvoir politique comme quelque chose qu’il doit continuellement exercer, contrôler et discuter, il ne perd pas seulement une partie de son influence.
Il change de statut dans sa propre tête.
Il cesse de se considérer comme l’un des auteurs de la loi.
Il devient celui auquel la loi arrive.
Alors seulement, le vieux mot grec retrouve une résonance troublante.
L’idiôtês est celui qui se tient à l’écart de la chose publique.
Et l’idiot moderne pourrait bien être celui qui, persuadé d’avoir exercé sa liberté parce qu’il a voté, retourne ensuite docilement à ses affaires en laissant d’autres décider de la cité.
Il ne faut peut-être donc pas demander seulement :
« Pour qui as-tu voté ? »
Il faudrait aussi demander :
« Qu’as-tu fait de ton pouvoir depuis que tu as voté ? »
Car une démocratie dans laquelle le citoyen ne fait que choisir ses maîtres n’a peut-être pas supprimé la relation de domination.
Elle l’a simplement rendue élective.
(1) L’origine du mot idiot
(Source : Le monde littéraire)
Le mot "idiot" a une origine intéressante qui remonte à la Grèce antique, où sa signification était très différente de ce que nous connaissons aujourd'hui. Explorons l'histoire et la transformation de ce terme au fil des siècles.
Origine de la Grèce antique
Dans la Grèce antique, le terme "idiots" (ἰδιώτης, idiôtês) était utilisé pour décrire un citoyen qui est resté en dehors de la vie publique, quelqu'un qui ne participait pas aux affaires politiques ou sociales de la ville. Ce citoyen a été considéré comme quelqu'un qui ne se souciait que de ses propres intérêts privés, et non de contribuer à la société. Ainsi, le terme "idiot" désigne initialement une personne ordinaire ou privée, contrairement à quelqu'un qui était "public" ou actif dans les affaires publiques.
En substance, le mot "idiot" n'avait pas nécessairement une connotation négative. Il s’agissait simplement d'une désignation pour quelqu'un qui n'a joué aucun rôle dans l’administration ou la politique, ce qui a été considéré comme important dans la démocratie athénienne. Cependant, la signification a commencé à changer parce que, dans la culture grecque, être un citoyen actif dans la vie politique était considéré comme un devoir et un signe de vertu; les "idiots" ont donc commencé à assumer une connotation d'ignorance ou d'absence de sophistication sur les questions de la ville.
Évolution au Moyen Âge
Lorsque le terme "idiot" a été adopté par le latin médiéval, il a commencé à prendre une signification plus négative. En latin, le terme a évolué pour désigner une personne ignorante sans connaissance technique ou érudite. Au Moyen Âge, le terme a été utilisé pour décrire ceux qui n'avaient pas de formation formelle dans des domaines tels que la théologie, la philosophie ou d'autres sciences qui étaient ensuite enseignés dans des universités émergentes en Europe.
Signification moderne
Lors de la transition vers le français et les autres langues européennes modernes, "idiot" est devenu utilisé pour désigner une personne peu intelligente, stupide ou dépourvue de bon sens. En portugais, "idiot" a cette connotation négative, en référence à quelqu'un qui manque de discernement ou qui commet des actes stupides.
Légende et utilisation moderne
Bien que "idiot" ait une origine neutre dans la Grèce antique, sa transformation de sens au fil des siècles reflète des changements culturels et sociaux. Le mot est passé d'un terme pour décrire quelqu'un éloigné de la vie publique à une insulte utilisée pour dénigrer l’intelligence ou le jugement d'une personne.
Aujourd'hui, l'emploi du mot "imbécile" est courant dans de nombreuses langues et cultures, généralement comme une forme d'insulte légère, bien qu'il continue d'avoir un ton méprisant. Ce changement illustre comment la signification des mots peut évoluer de manière spectaculaire au fil du temps, selon le contexte social et historique dans lequel ils sont utilisés.
Le voyage du mot "idiot" d'une description neutre d'un citoyen privé à une insulte à la capacité intellectuelle est un exemple clair du pouvoir du langage et de la culture dans la construction de sens.
Lien pour ➤ télécharger l'article en PDF
![]() |
| Loup Rebel |



Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire