vendredi 23 mai 2014

Violence ordinaire d'une mère

(Paroles de Psy)
Elle est l'aînée de sa Fratrie.
On l'appellera "Ariana".
Ariana a 7 ans et demi.
Ils se sont tous retrouvés, nombreux, venus des quatre coins de la région, pour un piquenique en famille chez les grands-parents paternels, par une belle journée d’été. La mère d'Ariana est venue à cette fête champêtre à contrecœur : elle déteste sa belle famille. Pour se venger, elle décide de punir sa fille en sabordant le bonheur d'une enfant de 8 ans heureuse de partager cette joyeuse cousinade. La punition choisie par cette mère en souffrance trahit son désir refoulé de fuir cette fête, édénique pour son mari et ses enfants, mais exécrable pour elle.
Ariana se retrouve enfermée dans la voiture de ses parents ; ses cousins la regardent à travers les vitres, médusés.
Ariana pourrait ouvrir la portière et les rejoindre, mais elle ne le fait pas, car elle sait que sa mère serait très en colère si elle faisait ça. Même si Ariana ne comprend pas pourquoi sa mère lui a infligé cette punition, elle s'y soumet, profondément meurtrie. D’ailleurs, personne ne comprend cette punition insensée.
Que s’est-il donc passé ce jour-là ? Quel sortilège a poussé cette mère à infliger à sa fille une pareille sentence ? Cela fait penser à un procédé barbare utilisé par certains éleveurs de chevaux pour débourrer un animal rebelle : pour casser le jeune cheval, celui-ci est placé à l’isolement de ses congénères. L’animal devient alors dépressif, et finit par abandonner toute résistance.
Pourquoi cette insoutenable violence sans raison d’une mère envers sa fille ?
Plus de vingt ans après, Ariana a fini par trouver la réponse, sur le divan de sa psychanalyse.
Depuis quelques semaines elle était tourmentée par des cauchemars en boucle. Des flashs lui traversaient l’esprit, surgissant de nulle part, à toute heure de la journée et de la nuit. Elle n’en gardait au réveil le souvenir d’aucune image. Ariana était juste tétanisée par une angoisse de plus en plus difficile à dissiper.
Le souvenir diffus de cette journée familiale lui revint, dans une fêlure de sa mémoire.
Séance après séance chez son psy, Ariana tentait de rassembler les pièces manquantes. Le puzzle était d’autant plus difficile à assembler qu’elle allait devoir accomplir une remise en cause inenvisageable… À ses yeux, son père avait toujours été le bourreau de sa mère. Une mère qui se serait sacrifiée pour ses enfants, à ce qu’elle disait. Une mère qui protégeait ses enfants de la tyrannie du père, disait-elle encore.
Et voilà qu’une brèche venait fragiliser l’édifice construit par le discours dévastateur d’une mère aux prises avec les fantômes qui peuplent son inconscient. Le souvenir que cette mère-là était en grande difficulté relationnelle avec sa propre fratrie fut à l’origine de cette brèche. Une fêlure, en réalité.
C’est alors qu’Ariana se souvint que son père s’est approché de la voiture. Dès qu'il s'est aperçu de l'absence de sa fille, c'est lui – le soi-disant monstre – qui est venu la délivrer de cette prison dans laquelle sa mère l’avait mise à l’écart des ses cousins et cousines. Tout se dénoua d’un coup, et elle comprit le désir de sa mère dans cet acte insensé. Acte manqué d’une mère en détresse, incapable de se faire violence à elle-même en décidant de monter dans sa voiture pour rentrer chez elle et fuir ce piquenique familial auquel – par faiblesse – elle a accepté d'accompagner son mari et les enfants. Elle n'a pas osé affirmer son non-désire de participer à cette fête, pour garder le contrôle sur les liens entre ses enfants et son mari... Non, ne pouvant ni renoncer ni s'affirmer, l'inconscient de cette mère a refoulé sa violence qui s'est déchaînée sur sa fille en la mettant – à sa place – dans la voiture. L'acte manqué par excellence, fruit du refoulement psychique.
Premier dénouement de cette violence, fantôme qui hantait son esprit, Ariana doit maintenant franchir la deuxième étape : pardonner à sa mère. La compréhension de son propre inconscient l’aidera sur ce chemin du pardon. Consciente de l’existence des fantômes qui peuplent immanquablement toutes les familles, elle trouvera l’énergie nécessaire pour pardonner l’impardonnable.
De toute façon, Ariana sait bien que le pardon sera sa seule véritable délivrance.
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Paul Dussert
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