samedi 7 février 2015

Ne votez plus, jugez !

(La démocratie en question...)
La démocratie se trouve piégée
par le système qui l'incarne :

« l'élection au scrutin majoritaire »

21 avril 2002... on s'en souvient tous !
  • Lionel Jospin, que tous les sondages donnaient vainqueur du second tour de l’élection présidentielle, est éliminé au premier tour en raison de la fragmentation de la gauche.
  • Ce qui a permis à Jean-Marie Le Pen, rejeté par 80 % des Français, d'être présent au second tour.
  • Et finalement, Jacques Chirac est élu président avec 82 % des voix alors qu'il en avait 19,9 % au premier tour.
Il est urgent de réformer le mode de scrutin actuel pour désigner les candidats dont la mission est de représenter le peuple. Les élus ont pris la fâcheuse habitude de l'oublier, considérant leur carrière politique prioritaire sur la volonté de l'électorat exprimée dans les urnes.

Le scrutin majoritaire à deux tours souffre de graves défauts. Il ne respecte pas l'opinion de l'électorat. La démonstration mathématique en est faite, notre système électoral ne désigne pas le candidat voulu par la majorité des Français.

Le scrutin majoritaire – à un ou deux tours – viole la volonté de l'électorat : le gagnant dépend du jeu des candidatures. La principale stratégie électorale utilisée par les candidats “favoris” (les deux ou trois en tête des sondages) consiste à soutenir le plus grand nombre possible de “petits” candidats, de façon à demander à l'électorat le report des voix au second tour. C'est la stratégie dite du “vote utile”. Ce qui ne laisse une chance d'être élus qu'aux seuls candidats des deux grands partis politiques : socialiste et UMP.


Mais une élection, c'est pour qui, et pour quoi ?
  • Pour les électeurs, pas les politiques.
  • Pour donner à chaque électeur le droit de s'exprimer pleinement.
  • Pour révéler le candidat réellement voulu par l'électorat.
Quelques exemples :
  • À la présidentielle de 1988, Mitterrand gagne contre Chirac au second tour... mais tous les sondages avaient indiqué que Raymond Barre aurait gagné l'élection au second tour face à Chirac ou à Mitterrand.
  • À la présidentielle de 1995, avec 20,8 % des voix au premier tour, Chirac gagne contre Jospin au second tour... mais si De Villier n'avait pas était candidat, ces 4,7 % des voix auraient étaient pour Balladur qui aurait obtenu alors 23,3 % (18,6 % + 4,7 %). Il aurait ainsi gagné face à Chirac au second tour...
  • À la présidentielle de 2007, Sarkozy est élu... mais tous les sondages indiquaient que Bayrou face à n'importe lequel des candidats aurait gagné au second tour. 
  • La présidentielle de 2002, avec 16 candidats au premier tour et l'élimination des 14 candidats au premier tour qui impose aux électeurs le choix entre Le Pen et Chirac, ne laisse aucun doute sur la perversité du mode d'élection : le scrutin majoritaire n'a pas désigné le candidat préféré par la majorité des Français, puisque cette majorité a voté avant tout “contre” Le Pen, privé de pouvoir voter “pour” Jospin que tous les sondages donnaient vainqueur au second tour, face à n'importe lequel des candidats.
Ces exemples démontrent que le scrutin majoritaire exprime “n'importe quoi”, mais surtout pas les attentes et la volonté de l'électorat. Au contraire, l'électeur se trouve face à un choix stratégique très difficile, voire insoluble.

Que peut faire l'électeur ?
  • Voter “honnêtement” pour son favori (s'il en a un), même quand son favori n'a aucune chance ?
  • Protester et voter pour un candidat extrême ?
  • Voter “stratégiquement” pour le moins mauvais parmi ceux qui ont une chance, peut-être pour le regretter plus tard au vu des résultats ?
  • Voter blanc, sachant que les blancs ne sont pas comptabilisés ?
Les votes pour un candidat expriment des opinions complètement différentes : calculer leur somme est un non-sens absolu.
Une aberration mathématique, aussi absurde que de vouloir additionner des chapeaux avec des carottes et des vaches
(3 carottes + 5 chapeaux + 1 éléphant = 9 !!)
La démocratie se trouve ainsi piégée par le système qui l'incarne

Quelles alternatives pour rétablir la démocratie ?

Parmi les alternatives pour rétablir la démocratie, il y en a deux qui retiennent l'attention des politologues avertis : 
  • le jugement majoritaire. C'est ce système qui est présenté ici
  • la désignation des représentants du peuple par tirage au sort.(1)
Le jugement majoritaire,
pour rendre les élections aux électeurs.


Le principe du jugement majoritaire est celui utilisé dans la scolarité pour noter et classer les élèves. Il permet d'établir une moyenne générale, et finalement le classement : le premier de la classe est l'élève qui a la meilleure moyenne, quelles que soient ses notes partielles.

Le mauvais comportement du scrutin majoritaire étant confirmé, voyons comment le jugement majoritaire en corrige les défauts.

Pour le démontrer, un sondage expérimental en conditions réelles a été réalisé en avril 2011 par "OpinionWay". Ce sondage n'est qu'une vue instantanée du comportement possible de l'électorat, mais il représente une possibilité réelle. Il a permis de comparer les deux modes d'élection : le "scrutin majoritaire", et le "jugement majoritaire" (les détails du sondage sont présentés dans la vidéo).

Pour faire simple, comprenons que dans le système actuel du scrutin majoritaire, l'électeur qui vote pour "un" candidat :
  • ne révèle absolument rien de ce qu'il pense des autres candidats,
  • ne révèle rien de ce qu'il pense du candidat pour qui il a voté.
Voyons comment le système du jugement majoritaire permet de corriger ces lacunes, en encourageant l'électeur à exprimer pleinement ses opinions réelles :
  • on demande à l'électeur d'évaluer chaque candidat selon une échelle de valeurs de 1 à 7 (par exemple : excellent – très bien – bien – assez bien – passable – insuffisant – à rejeter)
  • on calcule pour chaque candidat sa mention finale selon les mentions données par les électeurs : une "mention majoritaire" est ainsi attribuée à chaque candidat
  • on classe les candidats selon leur "mention majoritaire" (premier, deuxième, troisième, etc.)
Comparaison des deux systèmes :
  • Avec 12 candidats, le "scrutin majoritaire" permet à chaque électeur d'exprimer 13 opinions, si on compte le vote blanc.
  •  Avec 12 candidats et 7 mentions, le "jugement majoritaire" permet à chaque électeur d'exprimer 13 milliards d'opinions.
Concrètement, l'élection fondée sur le "jugement majoritaire" se fait un seul tour de scrutin. En lieu et place des bulletins de vote en nombre égal au nombre de candidats, l'électeur dispose d'un bulletin unique sur lequel figure la liste des candidats qu'il devra noter. Avec 12 candidats et 7 mentions, le bulletin est une grille de 12 lignes et 7 colonnes. L'électeur coche les cases qui correspondent à ses choix, c'est-à-dire au jugement qu'il porte sur chaque candidat, selon les 7 mentions proposées.

Exemple de bulletin de vote avec 12 candidats (par Michel Balinski et Rida Laraki – 2011)

Lien pour une simulation de vote : ⏩ Bulletin de vote - jugement majoritaire

Remarques dignes d'intérêt observées dans le sondage :
  • 75 % des électeurs n'ont accordé la mention "Excellent" à aucun candidat.
  • 50 % des électeurs n'ont accordé ni "Excellent" ni "Très bien".
  • 20 % des électeurs jugent TOUS les candidats au plus "Passable".
  • 40 % des électeurs accordent leur mention la plus élevée à au moins 2 candidats, dont 20 % l'ont donné à 3 candidats, et 20 % à 2 seulement.
Pour résumer en une phrase la différence entre les deux systèmes :
  • dans le scrutin majoritaire à deux tours, on vote pour UN candidat,
  • dans le "jugement majoritaire" on vote pour une mention accordée à chaque candidat. Le candidat qui obtient la meilleure mention, ou "mention majoritaire", est élu (un seul tour).
Il en résulte que la "mention majoritaire" d'un candidat est la mention soutenue par une majorité, contre toute autre mention.

Un mode de scrutin doit satisfaire à six exigences :
  • Éviter le "paradoxe de Condorcet" (doit désigner un gagnant)
  • Éliminer le paradoxe d'Arrow (éviter le jeu induit par les multiples candidatures)
  • inviter l'électeur à s'exprimer "honnêtement", l'honnêteté devant être utile
  • mesurer l'opinion de l'électorat de façon cohérente (refuser des mesures telles 2 carottes + 3 vaches + 1 éléphant = 6)
  • résister à la manipulation, et contrer la tricherie
  • obéir à la volonté de la majorité
 La méthode électorale du "jugement majoritaire" satisfait à ces exigences. La choisir serait remplacer le vote majoritaire sur les candidats par le vote majoritaire sur la valeur des candidats aux yeux des électeurs. Ainsi seraient écartés les trois défauts du scrutin majoritaire actuel :
  • Empêcher le jeu des multiples candidatures, puisque rajouter ou enlever des candidats ne change rien aux mentions attribuées ni au classement final.
  • Il prend en compte la valeur de chaque candidat aux yeux de tout électeur, traduisant fidèlement le sentiment de l'électorat.
  • Il donne à l'électeur la liberté totale d'exprimer ses opinions, l'incite à la sincérité et limite les manipulations. Le vote du "cœur" est utile.
Enfin, il permet une révolution pacifique pour éliminer les candidats jugés indignes par les électeurs : si aucun candidat n'obtient de mention mieux que "Passable", l'électorat peut exiger une nouvelle élection avec d'autres candidats.


Sources :
Pierre Rosanvalon, directeur d'études à l'École des Hautes Études en Sciences Sociales, titulaire de la chaire d'histoire moderne et contemporaine du politique au Collège de France
Vidéo  ⏩ Le jugement majoritaire : une nouvelle théorie du vote

Michel Balinski et Rida Laraki, chercheurs au CNRS et au Laboratoire d'économétrie de l'École Polytechnique – Rendre les élections aux électeurs : le jugement majoritaire (Terra Nova).
Document PDF  ⏩ Le jugement majoritaire : une nouvelle théorie du vote

⏩ Revue "Pour la Science" N° 414 – avril 2012

Fondation Terra Nova – 21 avril 2011
⏩ Note de synthèse par Michel Balinski et Rida Larak



(1) Liens pour en savoir plus sur la désignation des représentants du peuple par tirage au sort :

La démocratie en question
Paul Dussert
Paul Dussert


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