dimanche 24 août 2014

Qui est tu ?

(Le billet de Loup Rebel)

Toi qui passes par ici,
tu t'es sans doute demandé quelquefois :
Qui suis-je ? 
Quels inconnus se cachent
au fond de moi ? 

Tu veux savoir qui tu es ?
Écoute ce que tu dis,
ça parle de toi.

Si tu n’entends que les paroles
des fantômes qui hantent ton esprit,
oublie tout ce qu’ils t’ont appris.

Après ça, tout ce que tu diras
ne parlera que de toi.

Écoute-toi, et tu sauras qui tu es.
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Loup
http://blog.louprebel.fr/2014/08/qui-est-tu.html
Loup Rebel

jeudi 7 août 2014

Entre science et croyances...?

(Le billet de Loup Rebel)
Cette chronique exhume un questionnement dont l’origine renvoie aux racines mêmes de l’humanité. L’interrogation suggérée dans le titre ne date pas d’hier. Elle est omniprésente chez Platon, et même si certains philosophes contemporains adoptent une position péremptoire, la frontière entre la « connaissance » et la « croyance » reste improbable. Il arrive toujours un moment où une découverte scientifique remet en cause une certitude précédemment établie par la science.

En 1966, une conférence intitulée « What Is Science » s’est tenue dans l’un des plus importants regroupements d’enseignants des sciences, la National Science Teachers Association. L'un des physiciens les plus influents de la seconde moitié du XXe siècle, Richard Phillips Feynman, prenait la parole pour expliquer comment « La science est la croyance en l’ignorance des experts ». Il l’a prononcé en 1966 dans un discours. Vous trouverez la traduction de cette intervention à cette adresse : http://www.drgoulu.com/2013/12/18/la-science-est-la-croyance-en-lignorance-des-experts/

La science est la croyance en l'ignorance des experts

Le terreau du pouvoir politique

De toute évidence, le pouvoir politique navigue en eaux troubles dans les coulisses de ce questionnement. La croyance constitue en effet le terreau du pouvoir politique, aujourd’hui pas moins qu’à l’aube de l’humanité. La science nous permet seulement de remplacer nos croyances par d’autres : nos illusions changent, mais ne meurent jamais.

Ainsi, l’humanité s’est fondée sur des croyances. Depuis la nuit des temps, croire a été le propre de l’homme : « Le réel, c’est ce que nous ne connaissons pas », disait Lacan.

Mais… ne pas connaitre le réel ne nous empêche pas d’y croire !

De la caverne de Platon à nos jours :
Quel avenir pour nos croyances ?

Dans l’œuvre de Platon, l’opposition entre la raison et les émotions est omniprésente. La suprématie des émotions, de la sensualité, et de l’illusion y est largement repérée et reconnue. Pour autant, le renoncement à une connaissance absolue du réel n'est pas à l'ordre du jour. C'est justement l'épilogue de l'allégorie de la caverne : la science, vérité pure issue du « monde des idées », finira par l'emporter sur l'imaginaire, les émotions, les illusions, et les croyances, issues du « monde sensible ».

Pas moins au XXIe siècle qu’à l’aube des civilisations, la vérité constitue la quête perpétuelle de l’homme, preuve qu’il ne l’a pas encore trouvé. Pour contourner ce problème de « l'improbable vérité », Platon avait inventé la « théorie des Formes », fondée sur ses convictions et croyances : Le monde des idées, contesté par Aristote, devait permettre d'accéder à la connaissance pure.

Les philosophes de l’époque des lumières ont tous donné leur définition de la vérité. Nietzsche, lui, a posé la vérité comme croyance première de la science. S’il a mis dans la bouche d'un fou son célèbre « Dieu est mort », c’est parce qu'il savait son destin de n'être pas cru, considéré comme fou par la pieuse foule Allemande de la fin du XIXe siècle.

Fort heureusement, disent les sages, le propre de l’homme est aussi de raisonner. Certes, mais il raisonne à partir de ses croyances ; ce qui devrait – logiquement – lui permettre de les remettre en cause. Or, si les dialogues de Socrate ont eu le mérite de mettre en lumière la dichotomie entre la raison et les émotions, ils n’ont pas réussi pour autant à sortir l’humanité de la caverne aux illusions. Chaque tentative pour y parvenir ne fait que nous projeter dans un nouveau nymphée, non moins peuplé d’ombres et de reflets, rien d’autre que de nouvelles hallucinations.

D’aucuns affirmeront que la croyance est seulement le fait des religions, ajoutant que les croyances s’opposent aux vérités… Cette affirmation constitue en elle-même une prodigieuse croyance, aussi cocasse qu’invraisemblable.

Concept d'un réel consensuel

S’il n’y a que des réels subjectifs, le philosophe ne va pas manquer de poser les questions suivantes :
Comment sera-t-il possible, dans ces conditions, que la science construise des théories – même reconnues comme sans portée ontologique, à la manière de Pierre Duhem – susceptibles de faire l’accord des esprits ? 

Faut-il admettre que le réel donne lieu à une traduction psychique commune, autrement dit à une illusion collective ? 

Qu'en est-il alors de la définition philosophique de la vérité ?

Après Jung et son inconscient collectif, Freud dans Avenir d’une illusion (1927) et Malaise dans la civilisation (1927), dans le sillage de l’École de Palo Alto (voir liens internet ici et ), Didier Anzieu, Jean-Bertrand Pontalis, René Kaës… et quelques autres se sont penchés sur ces questions :

Ils ont introduit l’existence d’un inconscient de groupe, et un inconscient dans le groupe. Le fonctionnement groupal (et son recours à l'autoréférence) serait une défense contre l'acceptation des processus inconscients qui y sont à l'œuvre. Ils en arrivent à poser l'existence d'une « illusion groupale » : tout groupe se réfère à son insu à une illusion, un imaginaire, une croyance (ou un ensemble de croyances) qui fondent sa cohésion (apparente).

Pour Didier Anzieu, l'illusion groupale est un sentiment de folie que les groupes en général éprouvent à un certain moment. C'est un état psychique collectif que les membres d’un groupe formulent ainsi : « Nous sommes bien ensemble, nous construisons un bon groupe, avec un bon leader qui partage nos convictions ».

Le groupe est érigé en objet-groupe massivement investi, objet-idéal (objet petit a, dirait Lacan) dont l'appareil psychique a comme fonction de maintenir les liens et la cohésion du groupe. Son homéostasie est pérenne tant que l’illusion groupale n’est pas remise en cause.

Pour Anzieu, le consensus groupal relève clairement de la psychose collective. Sigmund Freud disait la même chose dans son analyse de deux grands objets-groupes : l’armée et la Religion (Psychologie collective et analyse du moi, 1921).


Nous devons donc bien admettre l'idée d'une réalité consensuelle, dans laquelle les illusions individuelles se structurent pour former une illusion groupale, sans laquelle aucune cohésion n'est possible dans aucun groupe.

Au vingt et unième siècle encore, même en dehors des dogmes religieux, les croyances fondatrices de notre civilisation (le christianisme) sont profondément ancrées dans l’inconscient collectif des peuples concernés (dont la France, ça va de soi). Ce qui pose problème c’est l’appropriation de ces croyances par les chefs religieux qui cherchent à les imposer comme étant LA vérité absolue, LE savoir « vrai », LA connaissance révélée par Dieu, donc incontestable. L’être humain, en perpétuel questionnement sur ses origines, croit trouver là les réponses. Cette illusion collective pousse les peuples à se soumettre à ce qui leur est proposé comme étant la loi de Dieu. Cette imposture apporte aux tyrans l’assurance de leur pouvoir absolu.

Le dogme religieux remplit alors deux fonctions complémentaires :
  • Il assure la cohésion sociale,
  • Il garantit la soumission du peuple au chef politique considéré comme « élu de Dieu ».
Il serait faux de croire que la science peut changer ce système, car elle n’est qu’une nouvelle croyance en rivalité avec Dieu. Le dogme de la science se substitue tout simplement à celui du religieux. Aujourd’hui, la « communauté scientifique » devient la référence absolue de la « connaissance ». Religieuses ou scientifiques, ces communautés prétendent toutes les deux détenir le copyright de LA connaissance. Deux vérités – ou plutôt prétendues vérités – s’affrontent : celle proposée par les leaders de la science, et celle des chefs religieux. Chacun avance ses preuves, et chaque preuve ne fait que contredire les croyances qui s’opposent. 

Par exemple :
  • Dieu existe, les miracles le prouvent et pointent l’impuissance de la science face à ces manifestations divines.
  • Dieu n’existe pas, et les miracles ne sont que des illusions, voire des hallucinations, ou encore un effet « placébo » quand il s’agit de guérison d’une maladie.
Dans les deux cas, aucune preuve n’est recevable, ni de l’existence de Dieu, ni de sa non-existence. Ce sont simplement deux croyances opposées, ce qui apporte la preuve du dogme scientifique. Que les miracles n’existent pas ne prouve pas plus que Dieu n’existe pas ou qu’il existe. 

L'humanité est en passe de remplacer la supercherie religieuse par l’imposture scientifique. Les mots croyance et connaissance seraient synonymes, si le second n’avait pas la prétention de faire croire qu’il désigne LA vérité.

De la croyance à la connaissance : la vraie fausse vérité
Qui sont les nouveaux porteurs de vérité ?

Parce que l’être humain est en quête d’illusions, la réussite d’un homme politique dépend avant tout de son talent d’illusionniste. 

Depuis la nuit des temps, croire a été le propre de l’homme, et l’humanité s’est ainsi fondée sur des croyances. Durant les siècles du pouvoir hégémonique de l’église, la supercherie consistait à « faire croire » qu’il s’agissait de la « parole de Dieu ». Imparable.


En ce début du XXIe siècle, la méthode s’adapte à l’air du temps : le tour de passe-passe des Souverains actuels soucieux de rester au pouvoir consiste à nommer connaissance une croyance érigée au statut de vérité. Dès lors, elle est intronisée dans le champ de la science et du droit. Vérité fait loi, les experts en sont les gardiens, nouveaux vicaires apostoliques de la religion des temps modernes, au service du pouvoir. 

On constate que les points de parité entre l’église et la science résident d’une part dans leur conviction commune : elles affirment toutes les deux être porteuses de la vérité, qu’elles nomment connaissance. D’autre part, l’une comme l’autre a des prétentions hégémoniques : toute défiance à sa doctrine est considérée comme une hérésie et un blasphème. 

Sur ces fondements, l'humanité est en passe de remplacer la supercherie religieuse par une imposture scientifique dans l’exercice du pouvoir politique. Les mots croyance et connaissance seraient synonymes, si le second n’avait pas la prétention de faire croire qu’il désigne LA vérité.

La croyance érigée en vérité au service du pouvoir

À l’époque de Galilée, la seule vérité en vigueur était « la parole de Dieu ». Or, jamais personne ne l’a entendu prononcer un seul mot, celui-là. Ceux qui prétendent le contraire sont des imposteurs. Normal, Dieu – si toutefois on croit qu’il existe – ne parle pas. 

Durant la période de l’inquisition (en France et en Espagne notamment), un hérétique qui osait dénoncer une vérité divine était brulé vif sur la place publique. La vérité sur laquelle le pouvoir politique fondait sa légitimité était ladite parole de Dieu évoquée ci-dessus. On ignore si les Souverains y croyaient, mais le peuple oui. En tout cas suffisamment pour s’y soumettre. Remettre en cause cette vérité était un blasphème, passible de la peine de mort. Le procédé est très dissuasif, à n’en pas douter. 

Au XXIe siècle, la vérité sur laquelle le pouvoir politique fonde sa légitimité est la parole de la Science, en lieu et place de la précédente parole de Dieu. Les nouveaux inquisiteurs sont à la solde de ceux qui soutiennent ladite vérité scientifique. Fidèles serviteurs du pouvoir (souvent sans même s’en rendre compte), ils se tiennent prêts à pourfendre les incroyants de leur glaive scientiste. L’hérétique est celui qui ne croit pas en la vérité dominante. Ses propos sont blasphématoires s’il ne se soumet pas à la sainte parole de la science. Les porte-paroles en sont les experts, nommés par le pouvoir pour le servir (les nouveaux prélats).

L’illusion qui fait prendre la carte pour le territoire

Les experts payés par le pouvoir pour contraindre les paroissiens à se soumettre à la vérité scientifique sont encore plus habiles que les anciens maitres du dogme religieux. Les techniques de manipulation ont fait de grands progrès. Les moutons de Panurge qui peuplent la république boivent les paroles des Experts, les trouvant plus à la mode que les paroles d’Évangile... sans se rendre compte le moins du monde qu’on leur montre la carte en leur faisant croire que c’est le territoire.

Quelques exemples :
  • Un jour, quelqu’un vous a dit : « ce que tu vois dans le miroir, c’est toi ». Vous avez fini par le croire, puisque tout le monde y croyait. Vous avez acquis dès cet instant le don d’ubiquité : vous êtes en même temps là, dans votre corps sensible, et derrière la plaque de verre dans laquelle vous voyez votre image. Pas vous, votre image (la carte, et non pas le territoire).
  • L’imagerie médicale :
    Pour ceux qui s’en défendent en affirmant : le réel est mesuré avec un appareil infaillible, dénué de sensibilité et d’émotion, donc lui, il rend compte du réel sans distorsions sensorielles. Oui, vous avez raison, il rend compte. Il vous fournit une carte du réel. Pas le réel, la carte du réel.
  • Le consensus sur l’information fournie par l’appareil – déclaré infaillible – qui rend compte du réel :
    La technique fabrique des outils extraordinaires capables de produire un résultat que l’on qualifiera d’indiscutable. Il n’en reste pas moins que l’instrument en question ne peut signifier quoi que ce soit, sans que la communauté des humains ne se soit accordée pour déclarer que l’instrument est fiable. On s’accorde à dire que l’on peut avoir foi dans les informations que nous fournissent ses relevés. On peut indiscutablement y croire. Transformer cette croyance en une vérité est une redoutable tentation, pour pallier l’angoisse du réel qui nous échappe : « le réel, c’est ce que nous ne connaissons pas » (Jacques Lacan, Séminaires 1974-1975 livre XXII).
Sans parler des énigmes nouvelles que soulève la physique quantique, on pourrait multiplier à l’infini les exemples.

Conclusion

Nous n’avons pas d’autre choix que d’admettre l'idée d'une réalité consensuelle, dans laquelle les illusions individuelles se structurent pour former une illusion collective, partagée par tous, sans laquelle aucune cohésion sociale n'est possible. Les Souverains au pouvoir usent et abusent de cette réalité pour soumettre les peuples, en leur faisant croire que cette illusion est LA vérité démocratique : « Nous sommes bien ensemble, nous construisons une bonne société, avec un bon leader qui partage nos convictions ».

Voilà comment l'humanité est en passe de remplacer – dans l’exercice du pouvoir politique – la supercherie religieuse par une imposture scientifique. Le danger à ne pas prendre conscience de ce tour de passe-passe peut aboutir à élire un dangereux tyran à la tête d’une – soi-disant – démocratie. L’histoire l’a déjà démontré : Hitler est devenu dictateur, avec l’actif soutien d’une grande majorité de ses citoyens (voir ici).
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Loup
http://blog.louprebel.fr/2014/08/entre-science-et-croyances.html
Loup Rebel


Crédit image :
– illustration d’une chronique de Didier Norton dans la revue « Pour la science.fr ».
– La caverne de Platon revisitée par Lacan (Edit Auteur, Paul Dussert, 2012)
– Le Figaro.fr du 06/03/2009 – Arrêt sur image (sélection photo du Figaro Magazine)

Autres sources :
La caverne de Platon revisitée par Lacan (Edit Auteur, Paul Dussert, 2012)
http://www.pedagopsy.eu/livre_groupe_anzieu.htm
 

mardi 5 août 2014

L’anthropologie du verbe : Passage obligé de la psychanalyse

(Paroles de Psy)

Préambule

Avant de voir le monde, vous l’avez entendu depuis votre demeure prénatale aquatique. Vous ne pouviez pas encore le voir, enfermé dans l’espace clôt de l’utérus, mais vous en perceviez déjà les vibrations acoustiques. Parler d’anthro­pologie implique d’accorder la priorité à l’orale plutôt qu’à l’écrit, c’est-à-dire aux sym­boles auditifs avant leurs figurations graphi­ques, visuelles. C’est tout le sens révélé par cette annonce : « au com­mencement était le verbe ». Dans ce commen­cement-là [le verbe] est syno­nyme de [la parole]. Ici, l’entendu vient de ce qui est « dit », et non pas « écrit ». Croire que la civilisation par excellence est celle de l’écrit relève de la plus insoutenable arrogance. Cela ramène la vie à l’existence d’une civilisation unique. Une civilisation dans laquelle tout ce qui ne rentre pas dans sa page d’écriture est, pour elle, inexistant. Serait-ce là une transposition de la métaphore du « péché originel » ?

Délimitation

Pour poser un cadre temporel à l’étude anthropologique de la vie d’un être humain, nous en fixons l’origine à l’instant de sa naissance. Historiquement, cette origine coïncide avec celle définie par les premiers « explorateurs des âmes », il y a plus de cinq mille ans : les astrologues de Mésopotamie, entre le Tigre et l’Euphrate (lien). Ce qui pointe, entre parenthèses, la parité entre l’anthropologie d’une vie personnelle et celle de l’humanité. Vous comprendrez plus loin l’importance de cette parenthèse, lorsqu’il sera question des « pressions environ­nementales » et de leurs origines. Certes, nous n’ignorons pas que le patrimoine génétique s’organise depuis l’instant de la rencontre entre le spermatozoïde et l’ovule. Mais laissons au biologiste le soin d’apporter des réponses sur la genèse du corps, en espérant qu’il reconnaisse au psychanalyste sa légitimité pour parler de la genèse de l’âme… !

Origines

C’est donc en sortant du ventre de votre mère que vous avez fait votre entrée dans votre vie. Dès lors, vous avez reçu la pression de votre environnement. Cette pression, vous l’avez reçu, assimilée, puis mimée spontanément selon un rythme unique qui est le vôtre, en interaction constante avec votre héritage génétique. En réalité, il serait plus juste de parler de la pression de « vos » environnements. Déjà, la présence de deux parents issus de deux familles distinctes implique la réunion de deux cultures familiales. Dans le meilleur des cas, l’assemblage des deux fusionne harmonieusement, ou bien l’une absorbe et engloutit l’autre, sans conflits manifestes. Mais le plus souvent, plus ou moins douloureusement, des conflits placent en rivalité – non seulement le père et la mère, mais aussi – l’une et l’autre famille et belle-famille. Votre première lecture du monde vous a donc conduit à identifier au plus tôt ces environnements différents, parfois contradictoires ou opposés, pour en assimiler les pressions, les recevoir, et les mimer. De ces mimes initiaux naitront votre personnalité, vos qualités, vos défauts, à l’origine de votre manière particulière de vous intégrer dans le monde des humains.

Croissance

C’est ainsi que, petit à petit, vous avez eu accès au langage. Sans doute avez-vous très vite remarqué et intégré que le même mot – le même signifiant – pouvait prendre un sens différent dans la bouche de papa et celle de maman. Un même signifiant, et des signifiés différents. Sans être spécialiste en linguistique, vous pouvez entrevoir la façon dont votre propre langage s’est structuré, au fil du temps et de vos expériences auditives. Plus tard, vous avez découvert aussi que la différence des sonorités vocales cachait beaucoup d’autres différences… Et vous avez identifié votre appartenance à l’un des deux sexes. Appartenance que vous avez peut-être acceptée d’emblée, ou peut-être contestée, provisoirement ou définitivement. Que de choses oubliées aujourd’hui, et pourtant si importantes, déterminantes et incontournables dans le fondement de la personne que vous avez construit, avec les matériaux mis à votre disposition dans les premières années de votre vie !
Rassurez-vous, toutes ses informations sont bel et bien stockées dans les méandres de votre mémoire. Elles sont efficientes à tout moment, chaque fois que vous faites face à une situation où vous devez vous adapter. Le seul petit problème, c’est que ces données échappent totalement à votre contrôle ! Elles déterminent à votre insu vos réactions, et adaptent votre comportement sur les modèles mis en place lors de vos premiers mimes : souvenez-vous, les pressions de votre environnement que vous avez reçu jadis, que vous avez assimilées, puis mimées. Ces mimes initiaux sont autant de séquences d’apprentissage qui ont construit jour après jour votre propre façon de vous adapter au monde dans lequel vous avez grandi.

Aboutissement

Et si vous deviez reconstruire cette personne que vous êtes maintenant, avec les mêmes matériaux, les assembleriez-vous à l’identique ?
Si vous répondez oui, vous n’avez nul besoin de faire une psychanalyse, car vous estimez que votre vie vous donne satisfaction. Vous ne remettez pas en cause votre bonheur, ni ce que vous attendez de votre vie.
Si vous répondez non, entreprendre l’étude anthropologique de votre vie vous renverra dans les méandres de vos souvenirs oubliés. Vous pourrez découvrir comment votre inconscient s’est structuré, à l’image de votre langage. Votre parole sera le fil conducteur, la voix qui ouvre la voie vers votre inconscient. Vous prendrez conscience qu’il ne vous est plus interdit aujourd’hui de choisir. Choisir ce en quoi vous voulez croire, sortir de vos symptômes, abandonner les douleurs auxquelles vous êtes enchainé, bref, profiter de la vie tout simplement.

Inconscient : voix du silence

Revenons maintenant sur le préambule de départ, à propos de la priorité de l’oral sur l’écrit. Pourquoi accorder autant d’importance à cette priorité ? Parce que c’est la clef du « placard aux souvenirs oubliés ». Tous ces souvenirs ont été inhumés dans le cimetière de la pensée unique : les apprentissages de l’écrit vous ont contraint à faire mourir en vous la prégnance de l’oral. Souvenez-vous vos premiers balbutiements où, sous la contrainte des lois scolaires, la lecture à haute voix a fini par disparaitre au profit du silence.
Le monde du symbolique – J’entends celui du langage – a reçu l’injonction de s’en tenir à l’écrit, l’oral étant jugé indigne de la civilisation et de la culture. Voilà pourquoi, plus ou moins docilement, vous avez fini par ranger vos expériences auditives fondatrices de votre structure première dans cette partie de vous appelée « inconscient », le fameux placard aux souvenirs oubliés fermé à double tour, dont la clef vous a été confisquée.

Enseignement oral de Lacan

Ici, la phrase prononcée avec beaucoup de discernement par Lacan prend tout son sens : « Notre inconscient est structuré comme un langage ». Il faut entendre langage oral. Pour ceux qui l’ignoreraient, l’enseignement de Jacques Lacan a été oral. D’où la réelle difficulté à y accéder aujourd’hui, même si ses héritiers ont commis la trahison de publier ses séminaires sous le titre trompeur d’Écrits. Les Écrits de Lacan sont en réalité une transcription – après coup – de son enseignement oral.
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Paul Dussert
Votre Psy en ligne

samedi 26 juillet 2014

Le choc du futur :
la culture élitiste dans tous ses états

(Le billet de Loup Rebel)
En dépit des petites révoltes réacs ici ou là, les ploutocrates omnipotents sur le marché juteux de la culture n’ont pas tort de s’inquiéter. De même, la distribution des connaissances au compte-gouttes sous la tutelle institutionnelle de la république doit revoir sa copie sous peine de perdre sa position dominante sur le contrôle des savoirs en circulation dans la population.
Les oligarques du savoir voient leur pouvoir de contrôler la divulgation des connaissances leur échapper. Sauf si la démocratie est vaincue par la censure décidée par ceux qui continueront à se prendre pour les élites – élites politiques, morales, ou religieuses –, demain les encyclopédies du savoir et de la connaissance ne seront ni produites ni distribuées par les mandarins de la culture. Un mandarinat à deux niveaux :
  1. Le pouvoir conféré par le statut du « savant » (celui qui sait) sur le « non savant » (celui qui ne sais pas).
  2. L’enrichissement financier des producteurs et distributeurs d’une culture vendue comme un objet de consommation.
Par exemple, on entend dire que l’édition est une industrie qui se meure, à cause de l’arrivée du numérique et internet. Ce qui me fait bien rire, car ceux qui achètent le plus de livres ne sont pas ceux qui en lisent le plus. Nos enfants n’ont en effet aucune envie d’encombrer leurs étagères avec des kilos de bouquins. Pas plus qu’avec des centaines de disques vinyles pour écouter de la musique.
Les arguments ne manquent pas pour dénoncer, par exemple, l’encyclopédie Wikipédia : « cette encyclopédie étant rédigée par "n’importe qui", elle ne peut pas constituer une référence valable, contrairement aux publications "officielles" produites par les universitaires, seuls véritables détenteurs et garant de la connaissance ». Exactement le même discours que celui des chefs d’église au moyen âge, lorsqu’ils redoutaient voir leur pouvoir disparaitre si les paroissiens se mettaient à lire des livres écrits par « n’importe qui ». Le premier « n’importe qui » auquel je pense s’appelait Galilée… et son comparse Nicolas Copernic… Vinrent ensuite la longue liste des philosophes du Siècle des lumières, puis Friedrich Wilhelm Nietzsche qui porta le coup de grâce en écrivant : « Dieu est mort ». En réalité, ce qui meurt – peut-être – c’est le pouvoir que s’octroie le chef confessionnel en imposant le dogme d’où il tire son prétendu droit à asservir, vassaliser, et inféoder. Demain, à moins que ce ne soit plutôt après demain, un Nietzsche II écrira sans doute : « l’Élitisme est mort ».
Oui, le roi est mort, mais son fantôme, non.
Que l’on ne s’y trompe pas : le modèle républicain n’est qu’une reproduction à peine dépoussiérée du modèle religieux. Vous êtes sceptique ? Alors, expliquez-moi pourquoi le seul savoir qui a droit de cité est celui dispensé sous la tutelle du ministère de l’Éducation nationale. Et là, vous allez me réciter la phrase déjà écrite dans le précédent paragraphe (« … publications officielles… par les universitaires, seuls véritables détenteurs et garants de la connaissance »).
L’heure du  passage de la gouvernance oligarchique à la démocratie participative ne va peut-être pas tarder à sonner. On s’étonne qu’à l’école l’élève ne respecte plus le prof… Mais quand le bambin découvre en navigant sur internet que son prof qui en sait moins que lui veut lui imposer coute que coute sa vision du monde, dites-moi lequel des deux ne respecte pas l’autre ! 

Une révolution culturelle que la France profonde récuse.

Jusqu'au milieu du XVe siècle, l'accès à la connaissance était réservé à quelques privilégiés peu enclins à partager le pouvoir que leur conférait le "savoir lire". En 1450 Johannes Gutenberg a initié une transformation culturelle sans précédent avec son invention du caractère mobile d'imprimerie typographique.
L'essor de l'écrit allait connaître une expansion grandissante en se propageant sur tous les continents autour de la planète... à la vitesse des grands navires capables de traverser les océans. Le livre a pris dès l'or son caractère "sacré", sous l'instigation des hommes d'église dans l'ombre du pouvoir monarchique à cette époque.
Demain, cet amoncellement de livres sera rangé dans… votre téléphone portable !
Les chefs religieux comprirent très vite que l'imprimerie allait permettre au peuple d'accéder à toutes choses écrites. Pour garder le contrôle du pouvoir, les textes fondateurs des lois bibliques se devaient d'être considérés comme "parole de Dieu", sacrée et irréfutable. Le Siècle des lumières et les penseurs qui l'ont peuplé a fait germer une première grande et interminable révolution culturelle, avec des soubresauts qui n'en finissent pas. Mai 68 serait-il le coup de grâce porté aux maîtres du monde, incarné dans le pouvoir religieux sans cesse renaissant de ses cendres ?
En septembre 2013, la BNF (Bibliothèque Nationale de France) mettait à la disposition du public 600 livres à télécharger gratuitement, livres e-book à lire sur un écran, tablettes, smartphone, iPhone, ordinateur...
À ce jour, moins d'un an plus tard (fin juillet 2014), près de 3000 titres sont disponibles.
Demain, combien ? 30.000 ? 50.000 ? Plus encore ? Sans aucun doute, toute la littérature classique des auteurs tombés dans le domaine public sera accessible gratuitement.
Et pour les auteurs contemporains ? Contrairement aux idées reçues, aujourd'hui, la production d'un auteur participe avant tout à l'enrichissement de l'industrie de l'écrit, éditeurs, imprimeurs, et toute la chaîne de distribution.
Il faut savoir que sur 10 €uro payés par le "consommateur" qui achète un livre chez son libraire, seulement quelques centimes arrivent dans la poche de l'auteur. Le même livre vendu 3 €uro en format e-book via internet peut apporter 1 à 2 €uro à l'auteur, mais contribue à mettre en faillite l'industrie Gutenbergienne et compagnie.

Venons-en maintenant à la presse écrite traditionnelle. L'industrie des journaux et magazines a prospéré en exploitant le papier et l'encre, mis en pages grâce au génie de Gutenberg. Or il n’est guère contestable que les responsables politiques au pouvoir ont toujours recherché à contrôler les croyances populaires en finançant les universités et dirigeant les chaînes de distribution d’information.
Voilà pourquoi manipuler les médias est le sport favori des élus qui nous gouvernent. Notre histoire n’est rien de plus qu’une chronique du désir des oligarques à contrôler et influencer l’opinion publique. D'où les manipulations, conspirations, mainmises et autres turpitudes pour biaiser le trafic de l’information, obligeant l’industrie journalistique à rejeter son objectif premier : la transmission objective de l’information.
L'accès à l'information via internet remet en cause les bonnes vieilles habitudes de nos chers élus supposés nous représenter. Comme au temps de l'inquisition, on parle de censure... pour continuer à contrôler l'information, imprimatur capital pour se maintenir au pouvoir.
Qu'on y consente ou non, rien ne pourra empêcher cette révolution. Le business prospère qui exploite le génie de Johannes Gensfleisch, dit "Gutenberg", risque fort d’entendre sonner l’heure de son déclin, avant de passer sous la guillotine du cyberespace. La dématérialisation des objets physiques poursuivra implacablement sa route... Toute résistance ne fera que retarder l'échéance de cette transformation des modes d'accès à la culture.
Avec l'invention du numérique et des technologies qui portent son essor exponentiel, la révolution culturelle en marche depuis... la nuit des temps... connaît aujourd'hui une accélération effrayante, déstabilisant l'individu et les institutions. Les moins véloces cherchent désespérément la pédale de frein, invoquent toutes sortes d'arguments pour lutter contre cette transmutation qui balaye les vieilles bonnes habitudes sécurisantes. On crie "au loup !", on entend que "la planète est en danger"... Même l'éducation Nationale est aux abois, inquiète de perdre le contrôle de ce qui doit ou ne doit pas entrer dans le crâne des bambins... Et la boucle est bouclée une fois encore, comme au temps où le pouvoir était aux mains de l'institution religieuse. Aujourd'hui, c'est l'institution éducative qui règne en maître absolu sur l'accès à la connaissance. Le livre sacré n'est plus la Bible, mais celui de la religion républicaine... et de la science, propriété absolue des institutions qui l'érige en église. Une église divisée en chapelles.
Et nous, dans tout ça ? En dépit de nos petites révoltes réacs, on n’arrêtera pas les transformations technologiques qui font tout pour nous empêcher de nous installer dans la sécurité des habitudes. Affaiblir et fragiliser l'individu en le privant de ses repères... la sélection darwinienne va s'accélérer encore dans les années à venir
Alvin Toffler, l'un des plus célèbres futurologues de notre temps, parle de cette révolution culturelle dans son livre Future Shock (1970), vendu à plus de 10 millions d'exemplaires dans le monde : “Les illettrés du 21ème siècle ne seront pas ceux qui ne savent pas lire et écrire, mais ceux qui ne savent pas apprendre, désapprendre, et réapprendre”. L'éducation Nationale n'est pas loin de l'antipode énoncé dans cette phrase. Cette citation revient au psychologue Herbert Gerjuoy, tel que cité par Alvin Toffler dans Future Shock (1970).
Alvin Toffler écrit également :
“[...] La nouvelle éducation doit montrer à l’individu comment classifier et reclassifier l’information, comment évaluer sa véracité, comment changer de catégories si nécessaire, comment passer du concret à l’abstrait et vice-versa, comment envisager les problèmes sous un nouvel angle – comment s’éduquer soi-même. [...]”
Et il ajoute à propos des changements qui nous dépassent :
le choc du futur est le stress et la désorientation provoqués chez les individus auxquels on fait vivre trop de changements dans un trop petit intervalle de temps.”
L’obstacle majeur auquel se heurtent ces profondes mutations à venir est la « résistance au changement ». Dans ce domaine, la France détient sans doute la palme d’or. La majorité des Français – entendre par là la majorité issue des urnes – reste obstinément nombriliste, trop attachée au confort de ses petites habitudes, persuadée de sa supériorité culturelle, feignant d’ignorer ce qui se passe dans le reste du monde. Cette majorité est dans le déni de la culture numérique, quand elle ne le méprise pas ouvertement par des discours hautains, arrogants et dédaigneux.
Cette résistance au changement, c’est du pain bénit pour le chef politique qui cherche à prendre le pouvoir (ou à s’y maintenir), même et surtout quand il présente les réformes proposées dans son programme… Programme qui, ne l’oublions pas, porte le nom de programme « électoral »… c'est-à-dire en vue de se faire élire !
La France est un pays rural à mutation lente. À l’inverse des pays marchands, elle n’est pas spontanément évolutive. Elle a été une grande nation en situation dominante à la fin du XIXe siècle avec la réalisation de grands travaux dans l’ensemble du monde ; avec un éclat culturel exceptionnel dans la peinture, la littérature, la musique, et la création artistique en général. La France n’occupe plus la même position aujourd’hui. Elle ne veut pas se l’avouer et reste figée. Nous sommes aussi entrés dans une société de consommation où la dominante est la satisfaction des besoins individuels qui prennent le pas sur la créativité. Personne n’accepte de sacrifier ce qu’il a obtenu dans des temps plus favorables, et chacun voudrait même avoir un peu plus ! De tels facteurs ne génèrent pas une société tournée vers l’avenir.
Heureusement, la nouvelle génération semble avoir des attitudes, des intérêts, et des capacités innovants. Elle est ouverte sur le monde alors que le Français plus âgé a encore tendance à ignorer (ou refuser) ce qui se passe à Shanghai ou dans la Silicon Valley. Il a les yeux rivés sur son propre système et ne comprend pas pourquoi on veut lui retirer une partie de ses acquis… En revanche, la génération des 20-30 ans est curieuse de ce qui se passe à l’extérieur. Elle a le goût des voyages, même lointains, sans beaucoup de moyens. Ces jeunes qui partent en Chine avec quelques centaines d’euros cherchent un travail, se débrouillent, et souvent y réussissent.
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Loup
http://blog.louprebel.fr/2014/07/le-choc-du-futur-la-culture-elitiste.html
Loup Rebel

mercredi 2 juillet 2014

La lettre d’amour et d’adieu

(Le billet de Loup Rebel)
L’histoire se déroule dans le monde intemporel des étudiants, peu après le dénouement du printemps vers les longues soirées de l’été 1972. Dès notre première rencontre, Vanessa me prit la main pour me dire à l’oreille : viens chez moi, j’habite chez ma copine. 
Elles étaient éblouissantes, toutes les deux, à peine plus jeunes que moi. Leur amour m’a instantanément touché, il semblait idyllique, presque irréel. Quelques semaines plus tard, tandis que j’attendais sur le palier du loft de sa copine, la porte s’ouvrit sur Amanda en larme. Ses sanglots raisonnaient jusqu’à se perdre dans le tumulte des soirées d’été du Quartier Latin. Vanessa nous avait quittés, elle et moi. Amanda me tendit la lettre :

Ma très chère Amanda,

Mon amour pour toi est infini,
mais je veux en finir, car il est sans espoir. 

Je suis habitée ce matin par un inconsolable chagrin.

De nous deux,
l'une parle d'une histoire d'amour,
l'autre dit avoir vécu une histoire de haine,
jalonnée par les affres de la jalousie et ses suspicions.
Il s'agit pourtant d'une seule et même histoire.

Un mur d'incompréhension s’est érigé au fil du temps.

Fuir ce mur est devenu ma dernière et ultime obsession,
échapper au silence en réponse à mes paroles sans écho,
fuir vers la profondeur intense du silence de la nuit éternelle.

Le billet pour ce dernier voyage est un « aller simple ».
Voyage vers la paix absolue de la nuit éternelle, sans étoile.
Un voyage sans retour.

Les scénarios fantasques de tes films intérieurs
ont remplacé la réalité,
et la haine a remplacé l'amour.

Tu vis où ?

M’as-tu dit ce matin devant ton bol de café.
Ces trois mots ont achevé d'anéantir les derniers fils du lien
qui maintenaient encore un sens à ma vie près de toi.

Oui, je vis chez toi.
Merci de me le rappeler.
Je vis chez toi,
comme tu me l'as demandé.

Je vis chez toi encore,
Tu me l'as encore redemandé
il n'y a pas si longtemps.

Tu me l'as toujours demandé
avec toute la force de ton amour.
Comment aurais-je pu te le refuser,
puisque mon cœur s'est toujours
consumé pour toi.

Pour toi seule.
Ne t'en souviens-tu pas ?
Tu voulais vivre « avec » moi.
Je voulais vivre « avec » toi.

Aujourd'hui, dans ton cœur,
la haine a remplacé l'amour,
et tu me reproches de vivre près de toi,
chez toi.
Pardon de vivre chez toi.

Pardon pour tout,
pardon d'avoir contrarié tes projets,
pardon de m’être opposé à ton désir
de quitter ce monde il y a sept ans,
à cause d'une autre avant moi.

Pardon d'encombrer ta vie.
Aujourd’hui c’est à mon tour
de vouloir quitter ce monde.

Pardon aussi pour tout ce que j'ignore des souffrances
que tu t'es infligées à cause de moi,
après celles que tu avais déjà traversées
à cause de cette autre avant moi.

Tu dis avoir honte de notre histoire ?

Alors il faut aussi que je te demande pardon d'exister,
pardon d'être la cause qui t'étouffe du bâillon que tu t'es mis
pour t'empêcher de dire ta souffrance à personne.

Ce bâillon qui t'enferme dans un douloureux silence,
ce bâillon pour cacher ton sentiment de honte,
reflet de ton orgueil blessé
par ton homosexualité non assumée,
pardon d'en être la cause à tes yeux.

La femme qui m'a donné la vie à contrecœur
m'a confessé avant son grand départ pour la nuit éternelle
ses regrets de n'avoir pu me donner son amour de mère
avant que l'enfant que j'avais été
ne fût brisé par cette absence.

Toi qui m'as donné ton amour de Femme,
tu vis aujourd'hui dans le regret de m'avoir trop aimée.

Tu éprouves un sentiment douloureux
de ne pas avoir été payée en retour,
à la hauteur de ce que tu m'as donné de toi.

Pardon pour mon ingratitude qui n'a pas compris
ni pris en compte cette dette envers toi,
alors que cela aurait été « la moindre des choses » à tes yeux.

Pardon, enfin, de n'avoir
ni honte ni regrets pour tout ça,
bien au contraire de toi,
car à nous deux réunis,
notre mémoire sélective a tout enregistré.
Mais toi et moi avons enregistré
deux parties différentes de notre histoire.

Ma tristesse vient de l'amour
que je te porte comme au premier jour,
la tienne vient de la haine
qui a ravagé l'amour que tu partageais hier.

Ton flacon est à moitié vide,
Le mien est à moitié plein.
Les deux réunis 
pourraient en faire un seul entièrement plein,
à partager jusqu'à plus soif.

Nous avons vécu chacun la moitié
d'une même histoire,
une histoire partagée,
une vie commune partagée
en deux moitiés d'histoire,
une histoire qui se transforme
en deux histoires.

L'amour donne vie,
la haine la reprend.

Il n'y a pas de vainqueur.

Il n'y a pas de vain cœur.

La haine peut prendre la vie,
l'amour peut la rendre.

Plus tard dans la soirée, nous entendîmes la voix sans émotion du transistor jamais éteint égrener les infos sur les ondes de Fip radio : "le Quai des Orfèvres est fermé à la circulation entre le Pont Neuf et le Pont St Michel ; le corps d’une inconnue a été repêché dans la Seine..."

Elle l'a donc fait, en dépit de notre espoir qu'elle n’irait pas jusqu'au bout de ses mots.
Amanda n’a pas supporté. Pour elle tout était ma faute. Elle m’accusait des sentiments amoureux qu’éprouvait pour moi Vanessa, à l’origine de leurs querelles de couple depuis notre rencontre. Je ne l’ai jamais revue, mais chaque fois que je lis le poème de Vanessa, l’image intacte de leurs visages s’affichent sur les écrans de ma mémoire. Chaque fois, ce pincement au cœur que nous inflige le souvenir d’un merveilleux malheur* est au rendez-vous de mes émotions.  

Ce récit imaginaire met en exergue le célèbre aphorisme du couple impossible aux prises avec le paradoxe qui oppose la déception et l’attachement : « vivre ensemble nous tue, nous séparer serait mortel ». En lien avec ce aphorisme, toute ressemblance avec des personnages de la réalité ne serait pas une coïncidence…

*Un merveilleux malheur, en référence à l’ouvrage de Boris Cyrulnyk
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Loup
Loup Rebel

mercredi 25 juin 2014

Soumission aux oligarques

qui font fortune à nos dépens
(Chronique de Loup Rebel)
« L'homme se soumet “naturellement” à l'autorité, tant que celle-ci lui semble homogène et reconnue. En corollaire de ce postulat, l’homme peut être engagé – en toute bonne conscience – dans un processus immoral, voire criminel. » (Milgram Stanley, « Soumis­sion à l’autorité »)
Parlons de consensus…
Voyons si ce mot conduit à une vérité indiscutable, partageable par tous ceux qui adhèrent audit consensus, ou bien s’il permet au contraire de donner l’illusion d’une vérité à une croyance, une opinion, ou un sentiment.
Que nous disent les dictionnaires officiels sur le mot consensus ?
« Accord, arrangement, alliance, assentiment, consentement, entre plusieurs person­nes. » Waouh ! Et on peut lire également que l’usage récent du mot glisse vers la signification « opinion ou sentiment d’une forte majorité »… Dans le vocabulaire politique, on parlera de « large consensus ». Voilà pourquoi un chef de parti (politique ou religieux) s’efforce avec autant d’acharnement à convaincre le plus grand nombre qu’il détient la vérité : s’il obtient un « large consensus », son catéchisme fera foi, et ses conneries prendront les couleurs de la vérité ! (lesdites couleurs perdent très rapidement leur éclat, peu après les promesses électorales...!)
Crédit photo : http://www.pourlascience.fr/
Ainsi, dans une communauté, quelle qu’elle soit, le consensus est le phénomène groupal qui permet de valider une croyance, voire une illusion.
Je fais remarquer aux scientifiques qui dénoncent les croyances qualifiées de vérités par les communautés religieuses que les communautés scientifiques font exactement la même chose… ! Idem pour les communautés politiques, plus connues sous le nom de « partis ». Et quand il s’agit des oligarques qui nous gouvernent, le consensus est leur capucinade itérative. Accord, arrangement, alliance, assentiment, consentement, sont les mots magiques qui donnent au vainqueur le statut d’empereur, le pouvoir suprême, l’hégémonie en toute légitimité. Nous autres, hommes et femmes soumis à cette autorité reconnue par le consensus, nous courbons l’échine et obéissons fidèlement aux injonctions des maîtres du monde.
Vous ne me croyez pas ? Vous êtes-vous posé deux ou trois petites questions pour savoir qui décide pour nous ?
Comment pouvons-nous tous être si obéissants, de l’école au centre commercial ?
Pourquoi acceptons-nous si facilement :
  • d’acheter des tas de choses superflues parce qu’on nous dit qu’elles sont indispensables,
  • de changer de voiture parce que ça fait quatre ans qu’on roule avec la même,
  • d’apprendre des choses inutiles – ou fausses – à l’école,
  • de remplacer l’ordinateur, notre téléphone et autres tablettes connectées, parce qu’on nous affirme l’obsolescence de ces objets achetés il y a à peine un an,
  • … etc…
  • Et… pourquoi cette maîtresse au visage ingrat ne nous mettait-elle jamais de bonnes notes alors que celle d’après nous couvrait de bons points ?
L'expérience de Milgram Stanley :
Initialement menée entre 1960 et 1963 à l'université de YALE (USA), l'expérience de Milgram Stanley fait partie des plus connues de la psychologie sociale. Si vous avez l’occasion de revoir « I comme Icare » (Yves Montand, Henri Verneuil 1979), l’expérience y est parfaitement reconstituée avec les résultats fidèles, et en plus le film est excellent. Sous prétexte d'expérimentation sur l'influence du châtiment corporel dans le processus de mémorisation, des sujets naïfs recrutés en qualité de moniteurs/instructeurs sont conduits à administrer des chocs électriques de plus en plus forts à une victime innocente, qui joue le rôle de l’élève. Les chocs électriques sont fictifs (l'élève est un comparse), mais le sujet naïf l'ignore. Ces chocs électriques sont administrés par le moniteur à chaque erreur de l'élève et sont progressifs : de 15 en 15 volts jusqu'à 450 volts. L'autorité est incarnée aux yeux des sujets par les responsables de l'expérience, le professeur et son adjoint (et symbolisée par leurs blouses blanches). 99 % des sujets se révèlent obéissants, et 65 % administrent les chocs jusqu’à 450 volts tant que l'autorité leur apparaît homogène. Si l'autorité n'est plus homogène (divergence d'opinions de la part des scientifiques), les sujets naïfs du départ refusent d’obéir. Le consensus est brisé.
Ces recherches expérimentales mettent en évidence la capacité d'obéissance des individus à une autorité reconnue. Les sujets expliquent et justifient leur comportement par leur soumission à l'autorité. 
Dans le cas des expériences de Milgram Stanley (et autres), les personnes qui résistent à l'influence peuvent tout à fait se soumettre dans d'autres circonstances. Ces personnes ne présentent aucune caractéristique spécifique. Aucun paramètre ne permet d'expliquer la résistance : à partir du moment où la situation a été correctement analysée et lorsque l'on construit un dispositif spécifique, l'effet d'influence est vérifié.
En pratique… Pendant des années mes parents ont acheté des livres que mes camarades comme moi-même n’ont jamais ouverts, simplement parce que des enseignants sous influence et un système les y obligeaient. Aujourd’hui, c’est la même chose, sauf que c’est la collectivité qui paie la note et qu’avec le web, les bouquins sont encore moins ouverts. Nous ne lisions pas et n’écoutions guère parce que « nous étions nuls, aussi nuls que ceux d’avant et peut-être un peu moins nuls que ceux d’après ». En fait, des enseignants mal formés et peu motivés dictaient des connaissances approximatives et inutiles à cet âge à un tas de gamins qui étaient là par obligation, sans le moindre plaisir. Je suis prêt à parier que 95 % d’entre nous avons fait cette expérience, pourtant, quand on demande au peuple ce qu’il pense de son système scolaire, il en est plutôt fier malgré une détérioration, et globalement, les parents (moi inclus) poussent à réussir à l’école. Voilà un exemple de soumission.
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Loup
Loup Rebel

A lire en lien avec ce billet :
Le choc du futur : la culture élitiste dans tous ses états